Le XXIème siècle s’annonce sec. Plus de 80 % des nappes phréatiques restent en déficit à l’approche de l’été, malgré un printemps pluvieux. Explications et propositions.

Allant de l’interdiction d’arroser aux heures les plus chaudes jusqu’à la restriction aux usages prioritaires (eau potable, sécurité civile et santé) depuis plusieurs années, les arrêtés sécheresse pleuvent dès le printemps. Entre 2003 et 2006, ces arrêtés préfectoraux ont pu concerner jusqu’à 74 départements par an. Cette année, au 28 mai, des arrêtés sont en vigueur.

Dans les 15 départements, les plus touchés par les restrictions on trouve le Gers, le Tarn et la Charente-Maritime.

Depuis les quarante dernières années, les périodes de basses eaux sont de plus en plus sévères et longues, en particulier dans les cours d’eau du Sud et de l’Ouest de la France. Les scénarios de changement climatique s’accordent sur une augmentation de la fréquence et de l’intensité des sécheresses dans toute l’Europe du Sud d’ici la fin du XXIème siècle. En France, d’après le Plan national d’adaptation au changement climatique, cela concerne en particulier le pourtour méditerranéen et toute la façade ouest du pays, avec moins de pluies et des températures plus élevées en été. Il est donc nécessaire d’adapter dès aujourd’hui nos comportements face à la sécheresse.

A l’automne 2011 et cet hiver, le déficit pluviométrique a été préoccupant. A L’échelle nationale, il était proche de 25 % sans atteindre le déficit historique de 1989 (29 %). Malgré un ciel de mai souvent gris, les pluies printanières n’ont pas comblé le déficit en pluie accumulé. Elles ont permis une simple stabilisation des volumes d’eau disponibles. A la fin du printemps 2012, selon le BRGM1, 80 % des nappes phréatiques étaient toujours au-dessous de leur niveau normal.

Des nappes trop basses

Les précipitations permettent le remplissage des nappes phréatiques en hiver et au printemps. Si elles ne sont pas suffisantes, le niveau des nappes risque d’être déficitaire. Car au-delà du mois d’avril, les pluies sont essentiellement absorbées par la végétation ou s’évaporent à cause de la chaleur. La sécheresse peut être accentuée lorsque les températures grimpent, en été. Les sols s’assèchent et l’eau disponible s’évapore encore davantage.

Le facteur météo est donc indéniable. Mais certaines activités humaines aggravent ce déficit en eau. Parmi elles, l’agriculture irriguée, plus grosse consommatrice d’eau en France (49 % et jusqu’à 80 % en été de toute l’eau prélevée en France). Le choix de cultiver certaines espèces n’est pas sans conséquences. Ainsi, le maïs représente 40 % des surfaces irriguées en France. L’été, cette plante tropicale qui pousse en conditions chaudes et humides a des besoins très importants en eau. En arboriculture, implanter des eucalyptus, très gourmands en eau, contribue à aggraver la sécheresse, assécher et éroder les sols. Cette culture est pourtant expérimentée en France actuellement. Enfin, en été, l’étalement urbain et imperméabilisation des sols entraînent la création d’îlots de chaleur en ville, ca qui accentue les effets de la sécheresse.

Pas de vie sans eau

Quand les eaux baissent, les zones humides et les milieux aquatiques doivent s’adapter. Les polluants se concentrent. La température grimpe. Des connexions entre cours d’eau sont supprimés. Des obstacles, naturels ou non, deviennent infranchissables. les déplacements des poissons sont limités, leur cycle de vie est bloqué. les organismes se concentrent dans certaines portions de cours d’eau, à l’aval d’un seuil infranchissable par exemple, augmentant ainsi leur vulnérabilité face à leurs prédateurs et manquant d’oxygène.

Dans l’eau ou sur la terre ferme, la faune et la flore mettent en oeuvre diverses stratégies de lutte : métabolisme réduit, sommeil, etc. La plupart des espèces (même les grenouilles !) sont capables de supporter des sécheresses périodiques ; certaines peuvent même en tirer avantage. Mais ces stratégies ne sont pas toujours suffisantes ou possibles d’autant plus que les milieux sont fragilisés par une pollution quasi-généralisée de l’eau. Des individus peuvent alors mourir de soif, de chaud ou de manque d’oxygène. En forêt, en cas de sécheresse sévère, en quelques jours, les feuilles des arbres tombent comme en automne.

Au-delà de ces effets immédiats, les sécheresses peuvent limiter la croissance et la reproduction des espèces : moins de nourriture, taux de germination plus faible, disparition des sites de reproduction, vulnérabilité accrue aux maladies, etc. Sans compter que les faibles épaisseurs d’eau et de la boue peuvent devenir des pièges pour certaines espèces. L’augmentation de la durée et de la fréquence des sécheresses peut réduire durablement la biodiversité.

Les conflits d’usage jaillissent

Du côté humains, en situation de manque d’eau, des conflits entre les différents acteurs apparaissent. Sur le terrain, les tensions entre irrigants et défenseurs de l’environnement sont toujours fortes. En avril, Patrick Picaud, responsable de Nature Environnement 17, a fait l’objet d’une campagne d’affichage calomnieuse et injurieuse en raison de sa position sur ce sujet délicat.

"Le partage de l’eau concerté est une nécessité. La priorité absolue doit être donnée à l’alimentation en eau potable des populations", rappelle Bernard Rousseau, responsable du Pôle eau de France Nature Environnement. "Le contexte d’évolution climatique réclame plus de maîtrise et moins de laxisme".

"C’est inéluctable : les pratiques agricoles doivent s’adapter pour être moins gourmandes en eau", ajoute Jean-Claude Bévillard, responsable du réseau agriculture. "Un meilleur suivi des consommations d’eau dans les exploitations est un premier pas nécessaire. Mais c’est la diversification des cultures et la place faites aux cultures "pluviables", comme le tournesol, le sorgho ou la luzerne, qui permettrait aux agriculteurs de réduire fortement leurs besoins di’irrigation".

L’eau stockée pour l’irrigation doit être affectée, à des surfaces restreintes, pour encourager la diversification des cultures, les cultures peu gourmandes en eau et la sécurité fourragère des élevages les moins impactants sur le plan de la qualité de l’eau et ainsi favoriser l’émergence d’une agriculture durable. Dans de rares cas, des retenues se substitution qui, par opposition aux barrages, sont déconnectées du milieu naturel et alimentées en périodes de hautes eaux peuvent être autorisées, et ce en dernier recours. Car elles ont des impacts sur le cycle de l’eau et confortent les pratiques d’irrigations actuelles.

A contre-courant de nos revendications, plusieurs mesures, lancées par l’ancien gouvernement et toujours en vigueur, nous inquiètent. Le "Plan d’adaptation de la gestion de l’eau, soutiens à la création de retenues d’eau et à l’adaptation des cultures" publié en octobre 2011, accorde beaucoup plus de soutien financier à la création de retenues de stockage de l’eau pour l’irrigation, qu’à la modification des pratiques agricoles. En avril 2012, FNE a réagi à un projet de décret - non publié début juin - qui prévoyait de relever le seuil d’autorisation pour les retenues d’eau, passant de 3 à 5 ha sans étude d’impact ni enquête publique. En plus de leurs impacts sur le cycle de l’eau, ces retenues confortent les pratiques d’irrigation actuelles et coûtent cher aux contribuables : les pouvoirs publics financent jusqu’à 80 % de ces investissements. Ces retenues doivent être cofinancées par les irrigants. Dans un contexte de changement climatique, chacun se doit d’être plus responsable.

1) Bureau de recherches géologiques et minières

Brigitte RUAUX - Coordinatrice du réseau Eau de France Nature Environnement

Marie-Catherine SCHULZ VANNAXAY - Coordinatrice du réseau Agriculture de France Nature Environnement

Article extrait de la revue Charente Nature n° 285 - 1er semestre 2012

Lettre du Hérisson