Intervention au congrès de la Ligue pour la protection des Oiseaux

mardi 16 août 2016 par charentenature

Samedi 9 juillet 2016

Merci à la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO) de m’avoir invité.

En premier lieu je souhaite vous dire d’où je parle pour l’intervention qui va suivre. Je suis adhérent de l’association Charente Nature qui gère un centre de sauvegarde de la faune sauvage et compte des bénévoles et des professionnels agissant dans les champs de l’expertise naturaliste, de la sensibilisation vers tous les publics, de la formation et de l’éducation à l’environnement. J’ai également été un des cofondateurs de l’Institut de formation et de recherche en éducation à l’environnement (Ifrée). A ce propos, il n’est pas inutile de souligner, entre autres en direction des élus présents, que la seule chaire d’éducation à l’environnement dans les pays francophones est située à Montréal. Aucune en France.

Ma présentation comportera trois parties.

Dans la première nous essaierons de mieux cerner ce que nous entendons par éducation et nous ne parlerons pas d’environnement Dans la seconde nous verrons pourquoi l’éducation à l’environnement doit être une éducation à la responsabilité et à la bienveillance Enfin, dans la dernière partie nous parlerons des liens entre pédagogie et la nécessité en éducation à l’environnement de renouer avec le récit de l’humanité.

I – Faisons le distinguo entre sensibilisation, formation et éducation

Nous associatifs, nous ne sommes pas obligés de nous investir sur le champ de l’éducation à l’environnement. Mais, si nous le faisons ce doit être en connaissance de cause.

Concernant la sensibilisation, il s’agit bien de rendre sensible un public donné à une problématique, par exemple la protection de la biodiversité, avec comme objectif de faire réagir ce public. Afin d’atteindre cet objectif la sensibilisation utilise l’information et la communication sous toutes leurs formes, dont toutes les activités dites de terrain. La logique est celle de la prise de conscience avec le rêve d’un hypothétique passage à l’action.

Pour ce qui est de la formation, l’objectif est tout différent. Ce qui est visé c’est la réussite et l’efficacité dans le réinvestissement des contenus, des pratiques, des techniques, des théories, des processus, acquis. Car les personnes en formation sont ensuite jugées sur les résultats des actions qu’elles mettent en œuvre. La logique est celle de la production de biens matériels et culturels.

Mais qu’en est-il de l’éducation ? L’objet est tout autre. Il s’agit d’accompagner la construction et la progression des personnes en leur permettant de conquérir leur émancipation. Quand l’éducation permet aux personnes d’acquérir des connaissances, des compétences, des capacités, des attitudes, le goût de savoir, le sens de l’analyse et l’esprit critique, c’est bien pour leur permettre de développer leurs capacités à agir de façon autonome, à fixer librement les normes de leurs actions. Comme l’écrivait Condorcet (1), que je cite de mémoire, l’éducation vise à ce que les personnes apprennent à oser penser par elles mêmes. Et dans cette phrase, le « apprendre à oser » interroge les pratiques des éducateurs.

(1)Condorcet (1743 - 1794) - Mathématicien, économiste, philosophe et homme politique français. Il défend les idées très novatrices de gratuité, d’obligation, de laïcité et d’universalité de l’enseignement. Il met en avant la nécessaire conquête de l’autonomie des individus et l’obligation d’organiser ce que nous appelons aujourd’hui la cohésion sociale en étant « l’inventeur » de l’assurance comme système de protection sociale. Il est un acteur important de la révolution française.

Mais, la conquête de l’autonomie et de l’émancipation ne peut pas être le seul objet de l’éducation car nous sommes également des animaux sociaux à la fois soucieux d’être nous-mêmes mais également porteurs de l’aspiration d’être avec. Avec les autres nos semblables, avec le monde dans sa diversité. Et c’est bien cette aspiration à « être avec », cette aspiration à la vie sociale qui nous amènent à créer des institutions politiques, juridiques, administratives, …, associatives. S’il n’y a pas de société sans individu, il n’y a pas davantage d’individu sans rapport à l’autre. Et l’ensemble de ces rapports aux autres constitue le bien commun. Face à cette nécessité de produire du bien commun, il revient à l’éducation de nous permettre d’apprendre ensemble à choisir et à décider ensemble.

Toute action éducative a donc un double objet. Permettre à chacune et à chacun à la fois, de développer ses capacités à agir de façon autonome et d’être en capacité de mener une analyse critique sur la capacité de nos institutions à produire du bien commun.

L’éducation est un processus, elle n’est limitée ni dans le temps, ni dans les âges, ni dans les lieux. On voit par là qu’une des caractéristiques fortes des actions d’éducation, au contraire des actions de sensibilisation, c’est leur inscription dans la durée. J’y reviendrai dans la troisième partie. De nombreuses associations montent ainsi des partenariats permettant d’accompagner des publics jeunes ou adultes sur de longues périodes. Il y a quelques jours, au cours d’une réunion, le directeur d’un CPIE témoignait d’une action d’éducation à l’environnement inscrite sur les cinq années de la scolarité des enfants concernés.

Autre caractéristique, si le double objet assigné à l’éducation exposé il y a quelques instants est retenu, soyons vigilants à ne pas réduire l’éducation à l’environnement à des démarches prescriptives, descendantes et comportementalistes.

II – Voyons maintenant pourquoi l’éducation à l’environnement devrait être une éducation à la responsabilité et à la bienveillance

L’éducation à la responsabilité se situe au croisement de nos conceptions du développement humain et de l’écologie.

Les structures, institutions et techniques que nous créons quand nous imaginons l’organisation de nos manières de vivre ensemble, et quand nous cherchons à apporter des réponses à nos besoins, reposent sur l’exploitation des ressources naturelles et énergétiques, des conditions climatiques et de la biodiversité. Cette exploitation générant des dégâts, dans le meilleur des cas et quand c’est possible, nous réparons. Le bénéfice qui saute aux yeux est celui de l’émergence d’une économie de la réparation environnementale florissante. Dans ce processus nous accordons à la nature une valeur d’usage et nous banalisons l’idée de sa domination par notre espèce et si nous la protégeons c’est par utilitarisme. L’éducation à la responsabilité pose donc la question d’une éducation qui permette d’aller vers une maîtrise du couple « exploitation » « réparation ».

Mais est-ce suffisant ?

Face aux diverses crises environnementales, des voix s’élèvent et s’interrogent sur la nécessité de faire évoluer nos visions du monde. N’est-il pas temps de passer d’approches centrées exclusivement sur l’Homme à une approche centrée sur les écosystèmes dont les humains ne sont qu’un des éléments ? Ceci, sans abandonner la notion de maîtrise de notre devenir commun et sans nier les spécificités de notre espèce. Et ce n’est pas un paradoxe de dire que nous deviendrons plus humains, si nous décalons le regard que nous portons sur notre place dans la biosphère et donc sur la biodiversité.

Est-ce possible de passer de l’anthropocentrisme à l’éco centrisme ? Et si oui quel rôle assigner à l’éducation à l’environnement ?

Ce questionnement interroge les éducateurs à l’environnement. Ils sont confrontés à la nécessité d’un choix. Doivent-ils accompagner ce basculement culturel ? Si oui, quel principe introduire dans les pratiques éducatives ?

Virginie Maris (2) introduit dans son dernier ouvrage « La philosophie de la biodiversité », une dimension morale. Elle écrit, le vivant est caractérisé par les fonctions d’autorégulation, d’autoreproduction et d’autoconservation, nous pouvons nous interroger sur l’impact des activités humaines. Sont-elles bénéfiques aux organismes vivants en leur permettant d’accomplir normalement leurs fonctions biologiques ? Ou bien, leurs sont-elles néfastes, voire fatales, en les en empêchant ?

Ceci nous conduit à dire qu’une éducation à l’environnement qui prendrait en compte ce questionnement et cette dimension morale devrait sans doute, introduire dans ses pratiques les idées de sollicitude et d’attention aux autres en valorisant le principe de bienveillance.

Ainsi, l’éducation à l’environnement pourrait-elle accompagner ce double enjeu. Maitriser le couple « exploitation » « réparation » et faire émerger et vivre un nouveau couple. Celui composé d’un côté du « partage avec la nature » au lieu de l’exploitation et de l’autre côté « de la bienveillance et de la prévention » au lieu de la réparation. En somme, une éducation qui s’intéresse à toutes les formes de vie. Y sommes-nous prêts ?

III – Pour terminer je souhaite partager avec vous un des très nombreux volets de l’éducation à l’environnement avec quelques-unes de ses applications pédagogiques qui illustrent combien la question de la durée est importante. Je prendrai trois exemples concernant cette idée de permettre aux personnes d’entrer en contact avec le récit de l’humanité.

Vous êtes-vous demandés si l’usage du GPS vous privait de quelque chose d’essentiel ? Quel jeune branché aujourd’hui a encore peur de se perdre dans la nature ? Ne pensez pas que je plaide pour la suppression des GPS. Non, je plaide pour des activités pédagogiques qui permettent à tous et à chacun de renouer avec l’histoire de l’humanité, de vivre concrètement les stades les plus anciens de nos processus de développement, d’inscrire sa vie ici, aujourd’hui, dans un récit de plusieurs centaines de milliers d’années. Dans ce sens, vivre aujourd’hui, la peur de se perdre dans la nature est important. C’est s’approprier la partie archaïque de notre développement. Et puisque nous parlions de nous perdre dans la nature, pensez-vous que nos petits humains naissent aujourd’hui avec la maîtrise de l’usage de la carte d’état major ? Veillez-vous dans les activités que vous animez à leur permettre de refaire ce chemin que les humains ont mis plusieurs milliers d’années à accomplir ? Les mettez-vous en situation sur le terrain, d’arpenter l’espace, de se situer, de se repérer et de le représenter graphiquement pour s’y déplacer eux, pour s’y retrouver et ainsi maîtriser leur peur de se perdre. Ainsi, vous les accompagnerez dans la conquête de leur autonomie, mais vous veillerez aussi à ce que ces petits humains partagent avec d’autres petits humains d’autres représentations de l’espace forcément différentes et qu’ensemble ils les mettent à l’épreuve pour s’orienter et qu’ainsi ils débouchent sur des représentations communes appropriées par tous. Ce faisant, vous leur permettez de vivre un bout du chemin fait par les humains pour arriver à la carte d’état major, mais vous leur permettez aussi d’accéder à l’idée de bien commun.

(2)Virginie Maris est une philosophe de l’environnement, chargée de recherche CNRS au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive de Montpellier.

Pour le deuxième exemple, je vous renvoie à un article de Dominique Bachelart (3), dans le numéro 10 de la revue francophone d’éducation relative à l’environnement. Son titre ? « S’encabaner ». Après cette lecture vous serez convaincus que « faire des cabanes » est une activité que tous les éducateurs soucieux du développement de l’autonomie des personnes et de la production de bien commun, doivent intégrer dans leur sac à dos de praticien de l’éducation à l’environnement.

Dernier exemple. Vous pensez peut-être faire gagner du temps aux personnes à qui vous confiez une flore – par exemple « La Bonnier » - en leur expliquant le mode d’emploi ? Et si vous leur faisiez créer leur propre flore ? Demandez-leur de décrire les plantes et de leur donner un nom en justifiant de leurs choix, mettez les en situation d’échanger avec d’autres personnes qui, ailleurs, elles aussi ont créé leurs flores. Laissez- les cheminer vers la nécessité de se comprendre à distance et d’élaborer des critères utilisables par tous et partout sur la planète. Vous aurez contribué à ce qu’elles accèdent à l’idée de nécessaire universalité des sciences de la nature.

Alors que j’arrive à la fin de mon intervention je souhaite partager avec vous la joie forte et profonde à être un éducateur qui, en mobilisant des connaissances et en les partageant dans des temps d’immersion et d’observation sur le terrain, permet à des personnes de passer du regard humain utilitariste sur un paysage à un regard de compréhension sur ce que ce milieu observé peut être pour un animal non humain.

Comme l’écrit Dominique Cottereau(4) dans son ouvrage « L’éducation à l’environnement : l’affaire de tous ? », on éduque par et dans l’environnement, en postulant qu’un rapport étroit avec ce dernier devrait permettre de développer écoute sensible, empathie et attention envers les milieux et leurs êtres vivants. J’ajoute qu’entrer en empathie envers les milieux et leurs êtres vivants, c’est grandir en humanité.

(3)Dominique Bachelart – Responsable de la licence professionnelle « Développement et protection du patrimoine culturel - Médiation scientifique et éducation à l’environnement » à l’IUT de Tours. Elle appartient au petit cercle des chercheurs en éducation à l’environnement. (4)Dominique Cottereau elle aussi fait partie du petit cercle des chercheurs en éducation à l’environnement. Elle est issue du monde de « l’animation nature ». Elle est aussi formatrice et consultante.

Michel HORTOLAN

Administrateur


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